Pendant des milliers de générations, ce mot n’aurait eu aucun sens. Nos ancêtres ne faisaient pas des accroupissements : ils vivaient simplement ainsi. Ils s’accroupissaient pour cuisiner, observer, cueillir, fabriquer des outils ou se reposer. Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous peinent à rester quelques secondes dans cette position sans perdre l’équilibre ou ressentir une gêne. Comment un mouvement aussi naturel a-t-il pu devenir si difficile ? Et si cette perte nous révélait quelque chose d’essentiel sur notre mobilité, notre cerveau et notre autonomie future ?
Quand avez-vous vu un adulte s’accroupir pour la dernière fois ?
Regardez un jeune enfant jouer.
En quelques minutes, il va probablement s’accroupir plusieurs dizaines de fois. Il ramasse un caillou, observe une fourmi, construit un château de sable, se relève, repart… Puis recommence.
Il ne pense pas à sa mobilité.
Il ne fait pas un exercice.
Il utilise simplement les capacités que la nature lui a données.
Maintenant, regardez autour de vous.
Dans un supermarché, combien d’adultes s’accroupissent pour attraper un produit placé tout en bas d’un rayon ?
Très peu.
La plupart plient le dos, prennent appui sur le chariot ou renoncent.
D’autres cherchent un objet pour éviter de descendre jusqu’au sol.
Sans nous en rendre compte, un mouvement qui faisait partie de notre quotidien est devenu presque exceptionnel.
Et pourtant…
Ce n’est pas l’accroupissement qui est extraordinaire.
C’est le fait qu’il ait cessé d’être ordinaire.
Et si le problème n’était pas votre corps… mais votre quotidien ?
Nous pensons souvent que nous avons perdu la capacité de nous accroupir parce que nous vieillissons.
C’est sans doute une partie de l’explication. Avec les années, les muscles perdent naturellement de leur force, les articulations deviennent moins souples et les tendons un peu moins élastiques.
Mais ce n’est pas toute l’histoire.
Posez-vous une question toute simple :
À quel moment de votre journée avez-vous vraiment besoin de vous accroupir ?
Pour beaucoup d’entre nous, la réponse est : presque jamais.
Nos maisons sont équipées de chaises, de canapés, de lits, de plans de travail à hauteur idéale. Nos villes sont conçues pour limiter les efforts. Même dans les jardins, les outils permettent souvent d’éviter de descendre jusqu’au sol.
Notre environnement moderne est remarquablement confortable.
Mais il est aussi remarquablement pauvre en diversité de mouvements.
Le cerveau fonctionne selon une règle simple : il entretient ce que nous utilisons régulièrement.
À l’inverse, ce qui devient inutile est progressivement mis de côté.
Ce n’est pas une punition.
C’est une formidable capacité d’adaptation.
Autrement dit, si nous ne nous accroupissons presque plus, notre cerveau et notre corps finissent logiquement par considérer que cette capacité n’est plus prioritaire.
La bonne nouvelle est que cette adaptation fonctionne aussi dans l’autre sens.
Lorsque nous réintroduisons progressivement un mouvement dans notre quotidien, notre cerveau recommence à le reconnaître, à l’affiner et à le rendre plus naturel.
Voilà le véritable déclic.
Il ne s’agit pas de retrouver la souplesse de nos vingt ans.
Il s’agit de redonner à notre cerveau une raison d’entretenir une capacité humaine essentielle.

L’accroupissement n’était pas un exercice. C’était une façon de vivre.
Lorsque nous observons les sociétés traditionnelles qui utilisent encore peu de mobilier, une chose frappe immédiatement : les personnes s’accroupissent naturellement tout au long de la journée.
Pour cuisiner.
Pour travailler.
Pour discuter.
Pour observer.
Pour attendre.
L’accroupissement n’est pas réservé au sport ou à la gymnastique. Il fait simplement partie de la vie.
Pendant des centaines de milliers d’années, nos ancêtres ont vécu dans des environnements où le corps changeait constamment de position. Marcher, grimper, porter, s’accroupir, se relever, contourner un obstacle… cette variété de mouvements constituait le quotidien.
Aujourd’hui, notre environnement est très différent.
Nous passons d’une chaise à une voiture, puis d’une voiture à une autre chaise. Le confort est devenu la norme, mais la diversité des mouvements s’est considérablement réduite.
C’est précisément ce que certains chercheurs, comme le paléoneurologue Emiliano Bruner, invitent à regarder autrement.
Le cerveau humain ne s’est pas développé indépendamment du corps. Il a évolué dans un dialogue permanent avec les mouvements que nous réalisions et l’environnement dans lequel nous vivions.
Cela ne signifie pas que l’accroupissement, à lui seul, ait façonné notre cerveau.
En revanche, il faisait partie d’un immense répertoire de mouvements variés qui ont accompagné l’évolution de notre espèce.
Et c’est peut-être là l’idée la plus importante.
Le véritable enjeu n’est pas de retrouver un mouvement.
Il est de retrouver une richesse de mouvements.
L’accroupissement devient alors un symbole.
Il nous rappelle qu’autrefois, certaines capacités étaient tellement intégrées à notre quotidien que personne ne pensait à les entraîner.
On les utilisait, tout simplement.
Qu’est-ce que cela change dans notre vie ?
Si nous ne nous accroupissons presque plus, ce n’est pas seulement une question de souplesse.
Petit à petit, c’est tout un ensemble de capacités qui risque de s’appauvrir.
Lorsque nous descendons vers le sol, nous sollicitons naturellement nos chevilles, nos genoux, nos hanches, notre tronc et notre équilibre. Nous coordonnons aussi notre respiration, notre regard et nos appuis. Notre cerveau doit organiser l’ensemble de ces informations pour que le mouvement reste fluide et stable.
Autrement dit, un accroupissement mobilise bien davantage qu’un simple groupe musculaire.
Il fait appel à une partie de notre répertoire moteur.
Et c’est peut-être là que se trouve son véritable intérêt.
L’objectif n’est pas de réussir un bel accroupissement.
L’objectif est de conserver la capacité de descendre vers le sol… puis de se relever avec confiance.
Car cette capacité accompagne une multitude de gestes du quotidien.
Ramasser un objet tombé.
Jardiner.
Jouer avec un petit-enfant.
S’asseoir par terre le temps d’un jeu ou d’un pique-nique.
Se relever après une chute.
Ces situations ne sont pas des exercices.
Elles sont simplement la vie.
Voilà pourquoi je préfère parler de capacités humaines plutôt que d’exercices.
Nous ne cherchons pas à devenir des sportifs plus performants.
Nous cherchons à préserver, le plus longtemps possible, les gestes qui nous permettent de rester libres dans notre quotidien.
Et si l’accroupissement est si précieux, ce n’est pas parce qu’il est spectaculaire.
C’est parce qu’il nous rappelle qu’une grande partie de notre autonomie repose encore aujourd’hui sur des mouvements qui étaient autrefois ordinaires.
L’expérience InstantMouv de la semaine
Je ne vais pas vous demander de faire vingt accroupissements par jour.
Je vous propose quelque chose de beaucoup plus simple.
Pendant une semaine, soyez simplement attentif à toutes les occasions où vous pourriez vous accroupir.
Peut-être pour ramasser un objet tombé au sol.
Peut-être dans votre jardin.
Peut-être devant un placard bas.
Peut-être pour jouer avec un petit-enfant.
Lorsque l’occasion se présente, essayez.
Sans chercher à réussir.
Sans vous comparer.
Sans précipitation.
Si vous avez besoin d’une table, d’un mur ou d’une chaise pour vous aider, utilisez-les sans hésiter.
Le but n’est pas de descendre le plus bas possible.
Le but est de renouer avec ce mouvement.
Écoutez votre corps.
Observez ce qui est facile.
Observez ce qui est plus difficile.
Vos chevilles ?
Vos hanches ?
Votre équilibre ?
Votre respiration ?
Tout cela raconte une histoire.
Votre histoire.
Et c’est à partir de cette histoire que vous pourrez progressivement enrichir votre répertoire de mouvements.
Rappelez-vous : nous ne cherchons pas une performance. Nous cherchons à retrouver une capacité.
Rien ne presse.
Normalement, nous avons encore tout le reste de notre vie pour continuer à la retrouver.
Comme on dit parfois qu’il faut retrouver l’enfant qui est en nous, il existe aussi un Sapiens qui n’a jamais complètement disparu. Notre quotidien lui laisse simplement moins d’occasions d’exprimer tout son répertoire de mouvements. À nous de lui en redonner, un mouvement après l’autre.

Conclusion
L’accroupissement n’est finalement qu’un prétexte.
Il nous rappelle qu’une grande partie des capacités qui rendent notre vie plus facile ne s’entretiennent pas dans une salle de sport. Elles se cultivent au fil des gestes les plus ordinaires.
Nous ne cherchons pas à vivre comme nos ancêtres.
Nous cherchons simplement à emporter avec nous, dans le monde moderne, le meilleur de l’héritage qu’ils nous ont transmis.
Peut-être que préserver notre autonomie commence ainsi : non pas en cherchant des mouvements extraordinaires, mais en redonnant leur place à ceux qui ont cessé d’être ordinaires.
Et vous ? À quand remonte la dernière fois où vous vous êtes naturellement accroupi… sans même y penser ?
Cerveau et Mouvement l’article de référence à lire ICI

Pierre-Marie Dutel
Fondateur d’InstantMouv
À propos de cet article
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